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22 Apr

Tunisie: Mohammed Bouazizi, en pleurs, les supplie : « Pourquoi me faites-vous ça ?

Publié par David  - Catégories :  #ÉDITORIAUX

 

 

Mohammed Bouazizi, un inconnu entré dans l'histoire

par Daniel Pipes
National Review Online
20 avril 2011


Version originale anglaise: Mohammed Bouazizi, Historical Figure
Adaptation française: Johan Bourlard

Le 17 décembre 2010, l'immolation par le feu d'un obscur Tunisien, Mohammed Bouazizi, a déclenché à travers le Moyen-Orient une tempête politique qui fait toujours rage. Son histoire, telle que rapportée initialement, présente certaines imprécisions. Maintenant que les faits et leurs conséquences sont mieux établis, il est utile d'examiner la façon dont les soulèvements dans la région ont débuté.

Mohammed Bouazizi, un inconnu entré dans l'histoire.

(L'exposé qui suit s'appuie sur de nombreuses sources et particulièrement sur l'article de Marc Fisher, « In Tunisia, act of one fruit vendor unleashes wave of revolution through Arab world » (« En Tunisie, l'acte d'un vendeur de fruits déclenche une vague révolutionnaire à travers le monde arabe »), paru dans le Washington Post.)

Située au centre de la Tunisie et peuplée de 40 000 habitants, Sidi Bouzid, petite ville sans histoire (sauf le fait d'avoir donné son nom à la « Bataille de Sidi Bouzid » qui, pendant la Deuxième Guerre mondiale, opposa non loin de là les Allemands aux troupes américaines), a été le théâtre improbable du drame.

Sidi Bouzid, petite ville située loin des sentiers battus.

Là, comme partout ailleurs en Tunisie sous l'ère Ben Ali, la police exerçait sa domination sur les civils. Ils considéraient surtout le marché où Mohammed Bouazizi vendait des fruits comme, pour reprendre la description imagée de Fisher, « leur aire de pique-nique personnelle, prenant des sacs entiers de fruits sans même faire un signe de tête en guise de paiement. Les flics prenaient un réel plaisir à soumettre les vendeurs à toutes sortes d'humiliations, leur imposant des amendes, leur confisquant leurs balances et allant même jusqu'à leur demander de porter les fruits volés dans les voitures de police. »

Célibataire de 26 ans dont le travail constitue la principale ressource d'une famille sans père de huit personnes, Bouazizi est victime de ces prédations. Le jour fatal du 17 décembre à 10 heures du matin, il vient comme d'habitude installer, sans autorisation, sa charrette de fruits sur le marché. Au passage, deux agents de police – dont Fadiya Hamdi, une femme de 36 ans qui a servi 11 ans dans l'armée – se mettent à se servir de fruits sur son étalage.

L'agent de police Fadiya Hamdi, celle qui a provoqué Bouazizi.

L'oncle de Bouazizi s'interpose pour le défendre et, après être parvenu à calmer les deux agents, se rend auprès du chef de police, le priant de leur dire de laisser Bouazizi tranquille. D'accord avec lui, le chef téléphone à Hamdi, la réprimande et lui ordonne de ne pas harceler le jeune homme.

Furieuse, l'agent Hamdi se rend au marché aux fruits et va trouver Bouazizi. Elle lui confisque un panier de pommes et le dépose dans sa voiture. Au moment où elle revient pour prendre d'autres fruits, Bouazizi tente de l'en empêcher mais selon Ala al-Din al-Badri, qui tenait l'étalage voisin, « elle a poussé Mohammed et l'a frappé avec sa matraque. »

Folle de rage, Hamdi parvient à prendre la balance de Bouazizi et quand celui-ci s'interpose à nouveau, Hamdi et deux autres agents le jettent au sol et lui confisquent d'autres articles en plus de la balance.

Bouazizi, en pleurs, les supplie : « Pourquoi me faites-vous ça ? Je suis juste quelqu'un qui veut simplement travailler. » C'est alors qu'en plein marché, sous le regard d'une cinquantaine de personnes environ, se produit l'acte qui va embraser le Moyen-Orient : Hamdi gifle Bouazizi.

Humilié, Bouazizi se rend à la mairie de Sidi Bouzid pour se plaindre auprès d'un fonctionnaire. On lui répond : « Non, tout le monde est en réunion. Rentre chez toi et oublie ça. » Cependant, au lieu de laisser tomber, il retourne auprès des autres vendeurs et annonce son intention de protester contre l'injustice et la corruption en s'immolant par le feu. À 11h30, tenant parole, il s'asperge d'un liquide inflammable, saisit une allumette et prend feu.

Bouazizi s'immolant par le feu.

Les tentatives pour le sauver au moyen d'un extincteur qui ne marche pas échouent. On fait alors appel à la police qui, comme on pouvait s'y attendre, ne répond pas. Au bout d'une heure et demie, arrive enfin une ambulance. Bouazizi, qui survit à cette épreuve du feu, est finalement transféré vers un hôpital de grands brûlés près de Tunis.

À Sidi Bouzid, des heurts éclatent. Filmés et diffusés sur Facebook, ils provoquent des troubles à l'échelle locale puis nationale. L'agent Hamdi est arrêtée. Le 28 décembre, le président Ben Ali se rend à l'hôpital au chevet de Bouazizi, grièvement brûlé, puis reçoit sa famille dans le bureau présidentiel.

Le président Ben Ali s'est senti contraint de rendre visite à Mohammed Bouazizi à l'hôpital.

Le 4 janvier, Bouazizi meurt des suites de ses brûlures. Ses funérailles qui ont lieu près de Sidi Bouzid, attirent une foule impressionnante de 5000 personnes qui scandent : « Adieu, Mohammed, nous te vengerons. Aujourd'hui c'est nous qui te pleurons, demain nous ferons pleurer ceux qui t'ont fait mourir. » Sa tombe devient un lieu de pèlerinage.

Le souvenir de Bouazizi reste vivant.

Comme annoncé, Mohammed Bouazizi est effectivement vengé. Son acte de désespoir a d'ores et déjà conduit au renversement de deux tyrans (en Tunisie et en Égypte), provoqué deux guerres civiles (en Libye et au Yémen) et déstabilisé deux gouvernements (au Bahreïn et en Syrie). C'est grâce à internet que cet inconnu est entré dans l'histoire.

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